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  • Léane Delanchy

La Schtroumpfette est-elle soumise ?

Le syndrome de la Schtroumpfette... J’ai entendu parler de cette notion pour la première fois en lisant le livre « Le boys club », de Martine Delvaux. Et… eurêka !

C’est l’autrice et critique américaine Katha Pollitt qui a conceptualisé “Le syndrome de la Schtroumpfette”. Dans un article du New York Times en 1991, elle écrit : “Les séries télévisées récentes ont souvent seulement des personnages masculins, comme Garfield, ou sont organisées selon ce que j’appelle le syndrome de la Schtroumpfette : un groupe de copains, accompagnés d’une seule femme, en général définie de manière stéréotypée… Le message est clair. Les garçons sont la norme, les filles, la variation ; les garçons sont centraux quand les filles sont à la périphérie ; les garçons sont des individus alors que les filles sont des stéréotypes. Les garçons définissent le groupe, son histoire et ses valeurs. Les filles existent seulement dans leur relation aux garçons.”

Tous contre une, une contre tous

En résumé, tandis que chaque Schtroumpf a son unicité, et une personnalité imaginée par le scénariste (le bricoleur, le farceur, le musicien, le costaud, le gourmand, le coquet…), son pendant féminin est la schtroumpfette. Non pas la “schtroumpfette aventurière”, ou encore la “schtroumpfette autrice” : Schtroumpfette, point, à la ligne. Ce syndrome renvoie à une tendance, au sein des œuvres culturelles, à sur-représenter les figures masculines en y glissant une fille prétexte, ou plutôt l’alibi. Dans un océan d’hommes, on lui octroie la mission — impossible — d’incarner, à elle seule, un immense fourre-tout censé représenter, LA femme.

De la même manière que l’écrit Marie Donzel, pour le blog EVE : “Elle est la femme, et non une femme parmi d’autres. À la fois objet de curiosité (Comme c’est exotique, cette créature en jupe ! Comme c’est frais ! Comme ça fait joli !), mais aussi alibi tout trouvé (Meuh non, on n’est pas qu’entre nous, regardez, on a une femme, même qu’on en est très contents !).”

Montrer patte blanche

Mais cette position au milieu des messieurs ne relève pas du hasard. Afin d’être acceptée, la Schtroumpfette devra payer sa place à l’entrée. Pour cela, elle devra démontrer par sa servitude et sa loyauté qu’elle mérite d’intégrer le boys club. Dans le même temps, elle doit prouver qu’elle n’est pas une tête de linotte, et qu’elle a le caractère suffisant pour maintenir l'intérêt du groupe. Dans les représentations culturelles, ce personnage sera souvent mis en avant pour les avantages qu’elle offre au groupe d’hommes : elle sera l’épouse, l’assistante, ou valorisée en fonction de l’intérêt sexuel qu’elle suscite.

La Schtroumpfette est à l’origine conçue par Gargamel, pour semer la zizanie dans un paisible et heureux patelin masculin, via la redoutable arme de la séduction… Le sorcier l’élabore entre autres grâce à une cervelle de linotte, un doigt de tissus de mensonges, de la poudre de langue de vipère et une pierre dure à la place du cœur.

Arrivée dans le village, elle remet en cause l’autorité de la figure du patriarche (le grand schtroumpf), chante dans la rue et tente de charmer les habitants du village… Hélas, l’entreprise ne prend pas : les petits hommes se moquent allègrement d’elle, font semblant de lui offrir des cadeaux piégés et ne se rendent pas à ses invitations de pique-niques, ayant tous mieux à faire. Mais suite à cet échec, elle se prend soudainement d’affection pour eux, et demande au grand Schtroumpf de l’aider à s’intégrer à l’équipe. Le patriarche finit par accepter sa requête, en dépit des protestations des autres habitants. Afin de l’incorporer, il lui propose une opération de chirurgie esthétique… et miracle ! Elle en ressort blonde, en talons, munie de longs cils battants et parée d’une mini-jupe. Dès lors, elle n’est plus considérée comme une menace par le groupe. Elle jaillit triomphante, accueillie par des stroumpfs tirant la langue de désir et la couvrant de cadeaux (non piégés cette fois).

Cette bande dessinée, conçue pour parler au plus grand nombre, s’appuie de manière plus ou moins consciente sur des rapports sociaux existants, et renvoie ainsi à plusieurs idées. Les places pour les femmes dans les boys clubs, présentés comme étant LE modèle amical idéal, sont rares. Pour y être intégrées, elles devront faire leurs preuves, en se soumettant d’une part aux standards misogynes, et en luttant farouchement pour sauvegarder leur rang, convoité par les autres filles.

L’illusion du transfuge de classe

“Je préfère traîner avec des garçons, car les filles font toujours des histoires”, “elles sont moins fun”, “ce serait mieux de travailler qu'avec des hommes”… Comme moi, vous avez peut-être déjà entendu ces propos, tenus par des femmes, autour de vous.

En effet, quand on est une femme, il peut être valorisant d’être validée — ou d’imaginer l’être — au sein d’un groupe d’hommes. Par leur acceptation, on se sent différente et donc, en sous-lecture, supérieure aux autres filles. Mais la thèse de la concurrence féminine n’explique pas tout. C’est parfois l’expression sincère d’un désir d’être enfin du côté des forts, des dominants : d’être simplement leur égale…

La Schtroumpfette pense gagner des privilèges en essayant de s’asseoir à la table des hommes. Mais en réalité, elle perdra systématiquement : si elle conteste le cadre et les règles définis et imposés par eux, elle sera écartée du groupe. C’est le constat qu’a également fait Louise Morel “Plus j’affirmais ma puissance et moins le dialogue me semblait possible (…) À la fin, le même résultat : du mépris. Ma valeur toujours précaire, ma place à chaque instant, d’un simple mot révocable et souvent révoquée. J’ai réalisé que cette place à la table des hommes, je ne la gagnerai jamais. On me la ferait miroiter pour que je m’épuise à la tâche.”.

La Schtroumpfette, en endurant et perpétuant la misogynie à son égard, et à celui des autres filles, entretient d'abord sa haine d’elle-même. Elle est souvent prisonnière et empoisonnée par ces dynamiques. Combien de schtroumpfettes j’ai vu s’user ! Il y a celles qui supportent un harcèlement sexuel continuel de la part de leurs amis afin de s’intégrer car “ça va, on rigole”. Celles qui effectuent seules le ménage les lendemains de soirées “pour faire plaisir”. Celles qui défendent un agresseur sexuel puisqu’il est membre du groupe. Celles qui sont constamment déçues de ne pas être protégées ou soutenues de la même façon que les hommes… La liste est infinie.

Il y a une tristesse profonde à observer ces filles — dont j’ai longtemps fait partie — endosser les humiliations, être témoins de ce que les autres femmes subissent et le tolérer, afin de maintenir coûte que coûte leur place. Place qui les empoisonne en leur donnant l’illusion d’une émancipation.

À toi, Schtroumpfette qui lis ceci : tu mérites tellement mieux. Tu vaux davantage puisque précisément, tu n’es pas une schtroumpfette : tu es un être humain complexe, unique et digne d’un intérêt sincère. Tu n’es pas un stéréotype, une caution, une pièce rapportée, une amie en sursis. Il existe d’autres espaces — pas parfaits, mais bien plus riches —, où tu seras libre d’être toi. Tu ne perds rien en les quittant, eux oui. Car c’est toi qui donnes sans compter, en échange de miettes : je te le promets, ailleurs, il existe de belles parts de gâteaux !

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