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  • Léane Delanchy

La possibilité du fascisme de Ugo Palheta


Prologue :


Ces dernières années, le fascisme semble, via des formes « disparates et encore embryonnaires », devenir une possibilité concrète. Ce livre vise à démontrer les fausses évidences utilisées par les commentateurs pour balayer cette hypothèse, car bien que l’arrivée du fascisme en France soit possible, elle est encore résistible, si on reconnaît le danger à temps. La conclusion de ce livre sera pensée comme un plaidoyer contre le néofascisme et contre la « triple offensive » néolibérale, autoritaire et raciste qui nourrit sa progression.


Tout cela s’inscrit dans un contexte d’état de crise quasi-permanent qui dure depuis 2008, de contournement des mécanismes traditionnels de la démocratie (par exemple : le 49.3), et d’un affichage de plus en plus explicite du racisme et de l’islamophobie. L’utilisation du fascisme comme argument électoral par le PS et la droite (« Votez pour nous ou ça sera le fascisme ») tend à banaliser le danger représenté par l’extrême droite. En faisant la morale aux électeur·ice·s du FN tout en ayant une politique qui dégrade les conditions de vie des salariés, empêche les manifestations etc. les gouvernements précédents ont favorisé une insensibilité à la menace représentée par l’extrême droite : pourquoi craindre un parti hostile aux minorités lorsque les précédents gouvernements ont déjà bâti les fondements d’une législation discriminante ?

La logique du « moindre mal » repousse au lendemain la possibilité d’un changement réel de société. Aujourd’hui, l’instrumentalisation de la lutte contre l’extrême droite par le PS est remarquée sans hésitations par les classes populaires / classes intermédiaires en voie de précarisation. Un renouveau de la lutte antifasciste est nécessaire et urgent. Celui-ci suppose de cesser d’opposer au FN les « valeurs républicaines » ou le « front républicain ». L’antifascisme doit cesser d’être strictement défensif.


Chapitre 1 – Marion Xenia Valers


Le retour du (concept de) Fascisme :


Le terme « fascisme », né dans l’entre-deux-guerres, semble faire consensus jusqu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale comme étant l’ennemi à combattre. En entrant dans la période de la Guerre Froide la définition se délite puisque selon le mouvement politique « fascisme » prend différentes formes : la droite tend à mettre fascisme et communisme sur le même plan, alors que le communisme voit en la renaissance d’une droite conservatrice son nouveau visage. Le terme de fascisme à cette période est vu comme une variante de totalitarisme, et ainsi se voit coller à différents courants politiques que tout oppose, devenant un terme à visée polémique. Dans les années 70, lorsque des partis héritiers historiques du fascisme refirent surface, les militantistes antifascistes ne parvinrent pas à renouveler leur compréhension du terme. Ainsi le terme de fascisme s'efface pour donner naissance au terme « populisme ». Fascisme devenant ainsi un slogan plus qu’un outil d’analyse.


En finir avec le concept de « Populisme » :


Le terme de populisme est ainsi apposé indifféremment à tous les mouvements considérés comme ennemis de la « démocratie ». De l’extrême droite, à la gauche radicale, en France comme à l’étranger, nombres de partis et de politiciens sont étiqueté.e.s comme populistes. Le populisme vient alors s’opposer au néo-libéralisme. On observe alors que malgré son succès le terme « populiste » est indéfinissable en tant qu’idéologie politique. Pourtant celui-ci s'est imposé pour remplacer le terme de fascisme et tend à dédiaboliser certains courants politiques, sans que soit noté la conséquence de son inutilité. On accuse le populisme de faire du pied au peuple dans un système démocratique électoral où le peuple élit. Le populisme sert de démagogie pour discréditer son adversaire, quel que soit ses idéaux politiques, cela tendrait à définir les « mauvais » guides d’un peuple qui n’a comme pouvoir que d’élire des guides.


Le commentaire de Mécréantes : Pour le professeur de philosophie et de théorie politique Jean-Yves Pranchère, le populisme s’oppose à l’élitisme et désigne une confiance dans la capacité du peuple à décider par lui-même. Aujourd'hui c’est un terme péjoratif qui indique la tendance à flatter les passions basses du peuple par opportunisme politique. En définitive aujourd'hui le populisme est le plus souvent employé comme un synonyme de démagogie et ce, alors qu’il permettait à l'origine de penser un monde plus démocratique dans lequel les individus ont une place dans la vie politique. Le populisme pense que les citoyennEs peuvent être impliqués dans le pouvoir sans être systématiquement passif-ves face à des décisions prises par l’oligarchie. Or dorénavant l’étiquette de populiste est distribuée à l’extrême-droite alors même qu’elle n’a rien de démocratique.

Néanmoins le terme populiste a toujours posé problème car il laisse entendre que le peuple est un tout homogène alors qu’il n’est pas une unité.


Quelle approche du fascisme ?


Il serait plus à propos de cesser d’utiliser le terme populisme pour revenir et mieux définir le terme de fascisme. Car si celui-ci n’existe plus à l’identique de ce qui la définit lors de l’entre-deux-guerres et la seconde guerre mondiale (on pense souvent au nazisme), l’absence de son utilisation couvre une résurgence de ses idéologies. Moins le terme de fascisme est utilisé de manière rigoureuse, plus il se développe dans son usage polémique. Si l’on tente d’en sortir une définition, le fascisme serait une tendance massive de la construction d’une communauté imaginaire indissociable, devant se purifier de tout ce qui peut mettre son unité imaginaire en péril. Cette définition pourrait éviter une caractérisation idéologique et/ou culturelle de ce que serait le fascisme tout en dénonçant l’utilisation du désespoir et de la peur de sa population pour en faire l’espoir d’une alternative à l’ordre alors établi. On note tout de même une propension dans les idéologies nationalistes et racistes, qui permettent de dresser les partisans contre un ennemi absolu et commun.



L’actualité du danger fasciste :


Le fascisme est un mouvement se construisant et s’appuyant sur la masse, naissant à un stade avancée d’une crise, se posant comme solution. Les théories explicatives du fascisme oscillent entre une extrême généralité, qui tend à faire disparaître les spécificités du fascisme et à le banaliser, ou une singularisation à l’excès qui tente de prouver l’inactualité radicale du fascisme de nos jours.

Pourtant il ne s’agit pas de tenter de trouver le parfait calque entre l’actualité politique de nos jours et le nazisme, ni de faire du fascisme une définition vide de sens que l’on pourrait apposer à toute forme de pouvoir d’état, mais bien de cerner le danger du fascisme de notre temps et ce qui le rend possible. Même si toutes les constructions fascistes ne sont pas nazis, le nazisme est fasciste. Il est important de distinguer un mouvement idéologique d’un fonctionnement ( soit : l’âne est un équidé, tous les équidés ne sont pas des ânes). Si l’on ne peut comparer l’état actuel des choses au nazisme, on peut toutefois constater des symptômes similaires dû au fascisme : montée des extrêmes et islamophobie comme potentiel catalyseur de radicalisation. Car en effet le racisme joue un rôle fondamental dans la construction de l’ennemi commun : la déshumanisation. Il garantit l’indifférence dont la majorité fera preuve à l’égard de l’ennemi, voire le soutien qu’elle apporte à son oppression.

Dans cette sous partie, Ugo Palheta tente de présenter les différences ainsi que les points communs entre le fascisme nazi de l’entre-deux-guerres et la montée de l’extrême droite actuelle en France. Ainsi le fascisme à redouter aujourd’hui n’est plus celui de l’entre-deux-guerres, mais il n’en reste pas moins à redouter, et que même si l’engrenage est déclenché, il peut encore être enrayé.


Les conditions de possibilité du fascisme :


Ce livre n’a pas vocation à prédire un fascisme à venir de façon fataliste, mais tente d’analyser la situation politique actuelle en France. Nous prendrons ici le fascisme comme possible et tenterons de comprendre comment l’extrême droite s’est développée depuis les années 80, quelles relations se nouent entre cette dynamique politique, la dérive autoritaire de l’État capitaliste et les transformations du nationalisme et du racisme. En soit, explorer les conditions qui engendreraient une menace fasciste. Si ce livre traite beaucoup du FN [ancienne appellation du RN], celui-ci n'en est pas l’objet central, mais plutôt la manière dont un danger fasciste s’est engendré et renforcé à partir du capitalisme français. Car si la menace fasciste surgit de l’interaction entre différentes dynamiques, l’accumulation des contre-réformes néolibérales engendre la croissance des inégalités – quelle quel soit -, de la colère et de la contestation, que nous avons vu plus tôt être des éléments déclencheurs à la possibilité du fascisme. Cette étude portera spécifiquement sur la France, même si les conditions de développement de forces néo fascistes sont présentes dans de nombreuses sociétés.



Chapitre 2 – Une crise d'hégémonie


L’auteur défend dans ce chapitre que la crise actuelle du capitalisme installe une crise d’hégémonie durable de nos systèmes économiques et politique, ce qui nourrit les conditions, dans certaines configurations politiques, de la montée du fascisme.


« On ne peut comprendre le danger fasciste si on ne prend pas au sérieux ce que l'offensive néolibérale a fait à la société française depuis 40 ans. »


Actuellement la possibilité du fascisme est très souvent minimisée et rejetée.

D’une part les marxistes / communistes ont tendance à le réduire à un simple outil du capital dont l'unique fonction serait d'écraser et de faire taire la gauche. De l’autre, les idéologues libéraux pensent qu’il est incompatible avec la modernité capitaliste. Mais contrairement à ce postulat, le fascisme entretient des liens étroits avec le capitalisme qui n'a pas d'affinité naturelle avec la démocratie.


Le commentaire de Mécréantes : En effet, le capitalisme qui n'a pas d'affinité naturelle avec la démocratie, sa naissance est en lien avec la colonisation de l’Amérique puis du marché triangulaire couplé de l’esclavage. Au moment de l’industrialisation il a prospéré en expropriant les agriculteurs et agricultrices de leurs terres afin de les contraindre à vendre leur force de travail au capital pour survivre. On a tendance à rapprocher le capitalisme de la démocratie car les valeurs capitalistes mettent en avant la notion de liberté mais cette liberté n’en a jamais été une pour le commun des mortels. On ne travaillait pas pour être libre mais bien pour survivre, les libertés et les droits des travailleuses et travailleurs ont été gagnés par une lutte sociale acharnée.


Toutefois, le faschisme n’est pas un simple produit d'une volonté mauvaise de la classe capitaliste mais davantage l'expression d'une époque de décomposition capitaliste pouvant s’exprimer par :

  • Une vigueur économique déclinante

  • L’intensification des concurrences entre puissances impérialistes

  • L’affaiblissement des institutions politiques

  • La montée du racisme, de la xénophobie, l’atomisation des populations et l’aiguisement de la conflictualité sociale.


La décomposition observée ne signifie pas forcément que le capitalisme succombera à ses contradictions internes ou que le fascisme est fatalement à venir. Le capitalisme n’engendre pas non plus mécaniquement le fascisme car peuvent s’interposer des luttes sociales et politiques à l'issue incertaines, mais aussi parce que le système a besoin, pour perdurer, de s'assurer de la subordination effective voire du consentement actif des salarié.es.


Le commentaire de Mécréantes : Autrement dit, comme nous savons que le capitalisme ne peut perdurer éternellement car instable par nature et incompatible avec la crise climatique, nous devons créer un modèle social et sociétal alternatif sans quoi le fascisme risque de se prétendre être LA solution.


Pour cela le capitalisme nécessite une série de médiations et c'est lorsqu'elles font défaut que s'ouvre une crise d'hégémonie, qui peut durer et se muer dans certaines conditions particulières en crise de régime voire en crise de l’État lui-même, soit une crise révolutionnaire.


Idée principale : Le capitalisme français est actuellement confronté à une telle crise d'hégémonie prolongée. En cherchant à imposer une nouvelle configuration néolibérale du capitalisme, la classe dirigeante française a sapé les fondements du compromis social datant de l'après-guerre. Elle a aussi ébranlé les structures établies du champ politique.


L’auteur analyse donc la forme spécifique prise par la crise dans le contexte du capitalisme français qui occupe une position déclinante au sein de l'économie-monde capitaliste ainsi que la réorganisation en France du champ politique au cours des 10 dernières années.


Néolibéralisme triomphant, capitalisme pourrissant :


La crise de 2007-2008 marque un tournant, celui de « la crise des solutions néolibérales à la crise qu'à connu le capitalisme dans les années 60/70. » L'approfondissement de la cure néolibérale et ses contre-réformes ne permettent pas de relancer durablement le moteur capitaliste. Les classes dirigeantes se retrouvent privées de solutions.


Le déclin du capitalisme ne signifie pas une voie royale pour les luttes d'émancipation. Il peut « engendrer un post capitalisme stagnant où des formes pleinement autoritaires s’imposeraient pour contenir l’intensification des frustrations socioéconomiques. »

De son côté, « La France apparaît comme une puissance dominante-dominée ce qui n’est pas sans favoriser un cocktail très dangereux politiquement : un sentiment de puissance mêlé à une peur, non infondée, du déclin. »


Le commentaire de Mécréantes : Or la peur du déclassement social et du déclin est un moteur très puissant pour le fachisme.


Offensive néolibérale et polarisation de classe :


David Harvey : « le néolibéralisme constitue un projet de classe visant à restaurer le pouvoir du capital et les revenus des propriétaires, après les secousses des années 1970 liées à l’intensité des luttes menées par les travailleurs salariés dans de nombreux pays. »


Après 40 ans de néolibéralisme, l’ampleur des inégalités de richesse est devenue si obscène qu’il est difficile pour les responsables politiques d’en nier l’évidence. Elles compliquent aux organes dirigeants la tâche de continuer de justifier la mise en œuvre, même la radicalisation des politiques néolibérales. Elles sapent le soutien actif d'une majorité de la population aux partis ayant déjà gouvernés et considérés à raison comme responsables.


Les inégalités s'accroissent aussi au sein des 99% les moins riches qui ne constituent pas matériellement un ensemble homogène. Cette précarisation sélective des classes populaires et en leur sein des femmes, des non-Blancs, des moins diplômés, a un double effet positif pour les classes dominantes : elle entrave l'organisation collective des dominés et entretient une peur du déclassement chez ceux sont la situation est (encore) stable.


Le commentaire de Mécréantes : Autrement dit, elle divise les individus entre elleux en utilisant simultanément la carotte et le bâton pour se faire obéir. Cela revient à leur dire “si vous ne continuez pas à jouer le jeu vous finirez comme elleux”.


« L’aiguisement de l’antagonisme de classe mais aussi des clivages internes au salariat est pour beaucoup dans la montée d’un danger fasciste. »


Décomposition et reconfiguration du champ politique :


L'élection de 2017 est celle de la décomposition logique des deux grands appareils ayant dominé la vie politique en France pendant 40 ans de politique néolibérale et de pseudo-alternance.

Le PS après 35 ans de promesses trahies, d'attaques non assumées contre les conquêtes de la gauche et une dévotion aux intérêts patronaux pendant cinq ans, au nom de « la compétitivité » du capitalisme français a été sacrifié au profit de LREM afin de permettre au patronat d'espérer le maintien et l’amplification de la refonte néolibérale du modèle social français.


La victoire du camp néolibéral est aussi le résultat du glissement idéologique opéré par N. Sarkozy par la reconfiguration du champs politique de droite autour d'un consensus sécuritaire et islamophobe.


Le commentaire de Mécréantes : La logique était alors simple : pour Sarkozy l’enjeu était de séduire les électeurices d’extrême-droite pour gagner leurs votes. Cette stratégie a échoué mais a continué à être utilisée par la droite mais aussi par Hollande (ex. déchéance de nationalité) ce qui a fini par droitiser de plus en plus l'échiquier politique.


Un glissement qui a certainement profité à E. Macron, laissant la gauche affaiblie car trop divisée sur ces questions pour unifier les classes populaires autour d'un projet anti-néolibéral et antiraciste conséquent.


Cette victoire néolibérale tend à reconfigurer l'ensemble du champ politique. Explosion du PS qui ne parvient plus à faire cohabiter social-libéralisme rénové et néolibéralisme autoritaire volontiers raciste. Affaiblissement de la droite qui pour exister de manière indépendante opte pour une surenchère nationaliste et raciste s'articulant aussi bien à un discours néolibéral radicalisé qu'à un discours « social » aux accents gaulliens. Ces deux options ayant par ailleurs leurs équivalents au FN. Pour l’extrême gauche, la situation ouvre les possibilités et impose des responsabilités : construire une opposition sociale et incarner une alternative politique au néolibéralisme, au nationalisme et au racisme.


« La reconfiguration du champ politique autour de l’extrême centre constitue une radicalisation et une convergence des élites dirigeantes autour d’une matrice néolibérale mais aussi autoritaire, impérialiste et xénophobe. ». De son côté, ce que cherche à bâtir l’extrême-droite c’est « une nouvelle hégémonie sur le terrain non seulement des valeurs traditionnelles bafouées mais de l’identité nationale menacée. »



Le sacre de l’extrême centre : dernier arrêt avant bifurcation ?


L'élection d'E. Macron en 2017 est à la fois le symptôme du triomphe et de la fragilité de l'idéologie néolibérale. Ses assises sociales et politiques demeurent très étroites, il est donc improbable qu'elle soit en capacité de devenir hégémonique au cours des années à venir.


« Expression et produit de la crise d’hégémonie, l’élection de Macron a de grandes chances d’en constituer un facteur d’accentuation. »


En effet, la clarification politique que représente la percée électorale « d'un parti unique de la contre-révolution néolibérale » fragilise le capital qui a plus intérêt à maintenir un semblant d'alternance gauche / droite. De plus le problème des classes possédantes françaises de ces trente dernières années se trouve reconduit et nullement résolu : « construire et consolider durablement un bloc social et politique capable d’imposer jusqu’à son terme l’agenda néolibéral ».


Premièrement parce qu’il est difficile pour LREM d’obtenir l’adhésion des segments larges du salariat, au-delà des seuls cadres supérieurs, alors que « tout son projet politique revient à dégrader les conditions de travail et d’existence de millions de salariés ». Faire reculer les mouvements sociaux ne suffit pas à contrer tout espoir d’alternative politique au néolibéralisme. Les gouvernements imposent donc une série de régressions sociales sans pouvoir aller au bout tandis que la gauche radicale retarde ce projet sans parvenir à constituer une véritable alternative de pouvoir. C’est en partie dans cette faille que l’extrême droite construit son succès. Les classes populaires et les déçus de la gauche rejoignent la base électorale historique du FN, petit patrons et « classes moyennes ».


Le commentaire de Mécréantes : Vous savez c’est le fameux “on a tout essayé et rien ne marche donc essayons l’extrême-droite”...


Les néolibéraux eux sont engagés dans une fuite en avant, face aux crises néolibérales, une seule réponse : poursuivre et renforcer la saignée austéritaire. Cela suppose briser toutes les conquêtes de la gauche et des luttes émancipatrices. Pour y parvenir les classes dirigeantes s’évertuent à dissimuler leur œuvre de destruction, mais travaillent aussi à long terme à transformer les subjectivités elle-même pour obtenir l'acceptation des classes dirigées.

Parallèlement les contre-réformes néolibérales amenuisent les effets stabilisateurs des conquis sociaux et augmentent le risque que la situation devienne politiquement incontrôlable.


Le commentaire de Mécréantes : C’est par exemple Emmanuel Macron qui pour être élu va séduire les lesbiennes cisgenres (dont l’électorat se situe historiquement à gauche) en leur promettant la PMA. L’un des ressort du néolibéralisme est de se réclamer de la modernité mais l’illusion est bien trop faible pour être durable…


« Le sacre de l’extrême centre ne stabilise qu’illusoirement la situation politique en France. » Finalement, tout ceci rend de plus en plus difficile l'établissement d'une hégémonie néolibérale et donc la politique capitaliste tend à se muer en pure et simple police.


C'est en cela que le néolibéralisme engage les sociétés capitalistes dans un cycle d'inégalités croissantes, de tendance autoritaire et de poussées nationalistes et racistes.

En 2018, au moment de la publication de ce livre, la capacité des classes dirigeantes à obtenir le consentement actif d’une majorité de la population se trouve déjà menacée.


Certaines parties de la classe dirigeante pourrait alors être tentées de résoudre la crise et de faire taire les contestations sociales par des solutions inenvisageables dans le cadre ordinaire de l'Etat de droit ---- > Le fascisme est l'un des visages de ce désastre.


Chapitre 3 : Vers l’État néolibéral-autoritaire

Après avoir présenté la crise d’hégémonie vécue par les classes bourgeoises dominantes (ch.2), U. Palheta revient ici sur la poussée autoritaire observée en France. Il commence par souligner un paradoxe : si on assiste indéniablement à des poussées d’autoritarisme en Europe/France, le capitalisme a pourtant rarement été si peu contesté. Le problème se situe plutôt dans la « domination sans hégémonie » des élites (Guha, 1998) : afin de maintenir le statu quo néolibéral, elles sont contraintes de recourir de manière croissante à des modalités moins démocratiques de gouvernance. U. Palheta rappelle d’ailleurs à quel point « le capitalisme n’est en rien démocratique par essence » (p.97) et comment la démocratie n’a été qu’un moyen pour la bourgeoisie d’asseoir sa domination face aux revendications des classes subalternes, l’important étant de faire semblant de représenter les intérêts de toustes. Cette poussée autoritaire n’est pas synonyme de fascisme, mais le favorise, d’autant que les partis fascistes cultivent une critique opportuniste de cette « dé-démocratisation ».

Un durcissement autoritaire en France :

On assiste avec la Vème République (1958) à l’institutionnalisation croissante de l’autoritarisme : mise en place d’un État fort, sacralisation du pouvoir du président au détriment du Parlement. L’action des différents présidents, d’obsession de la sécurité (N. Sarkozy) et l’état d’urgence (F. Hollande), a banalisé les suspensions des libertés de manifester (comme pendant la COP-21) et les méthodes brutales de gestion de l’ordre (parachevées avec la loi antiterroriste d’E. Macron). Ce durcissement autoritaire se ressent aussi sur les lieux de travail ou dans les structures carcérales et judiciaires.

Le commentaire de Mécréantes : Depuis les gilets jaunes le virage autoritaire c’est acceleré. A plusieurs reprises (en 2017 et en 2020) des rapports d’Amnesty International ont dénoncés les atteintes aux libertés des manifestantEs durant la mobilisation des "gilets jaunes" ou celle contre la réforme des retraites.


Quand les bourgeoisies démantèlent la « démocratie bourgeoise » :

U. Palheta revient sur la mise en place, depuis la fin des années 1970, d’un agenda réfléchi de « dé-démocratisation » par les élites dirigeantes. Pour « restaurer un pouvoir capitaliste érodé par les luttes populaires, tout en maintenant les structures formelles de la démocratie » (p.110), trois séries de transformations structurelles ont été mises en place qui délèguent le pouvoir de l’État à des instances non-étatiques : 1) la mondialisation néolibérale (importance de la finance capitaliste), 2) le processus d’intégration régionale des économies capitalistes (avec l’UE), 3) la montée de l’étatisme autoritaire et le déclin de la démocratie. On arrive ainsi à un État néolibéral-autoritaire, qu’U. Palheta définit comme une « modalité particulière de l’État capitaliste que l’on cherche à bâtir intégralement sur le modèle des directions d’entreprises » (p.114).


Capitalisme et démocratie à l’âge néolibéral :

Les efforts de la bourgeoisie pour se passer du peuple s’il fait obstacle à son accumulation de capital sont donc le véritable danger pour la démocratie. Néanmoins, des contradictions continuent d’exister entre capitalisme et démocratie qui expliquent les efforts de la classe dirigeante pour maintenir les apparences. Effectuant une analyse historique, U. Palheta identifie ainsi l’offensive néolibérale comme une réponse du capital à l’insubordination manifestée par les luttes des « années 1968 » (elles-mêmes suscitées en réaction aux Trente Glorieuses comme moment de reconstruction des inégalités).


« Démocraties capitalistes », État néolibéral-autoritaire et fascisme :

La spécificité de la poussée autoritaire actuelle est son caractère préventif, qui ne doit pas masquer sa possible aggravation. Mais autoritarisme et fascisme ne sont pas synonymes : pour qu’un parti fasciste advienne au pouvoir, il faut une crise exceptionnelle. Nonobstant, l’autoritarisme facilite grandement la prise du pouvoir fasciste : accoutumance des élites comme des populations à des modes non-démocratiques de gouvernance/répression, existence d’appareils répressifs autonomes et d’institutions/juridictions favorisant la mise en place d’un pouvoir dictatorial. La crise d’hégémonie (ch.2) agit ici comme un cercle vicieux : pour gouverner les populations défiantes, les classes dirigeantes ont recours à l’autoritarisme, qui renforce la défiance et fournit un contexte propice à un parti fasciste qui arriverait au pouvoir à la faveur d’une crise…


Chapitre 4 : L’offensive nationaliste et raciste


Dans ce chapitre, l’auteur se concentre particulièrement sur l’analyse de la dimension raciste (incluant également l’islamophobie et l’antisémitisme du fascisme) dans le cadre d’un dynamique fasciste. Comme ailleurs dans son ouvrage, il rappelle d’ailleurs que si les analyses économiques marxistes qui cherchent à interpréter le fascisme sous l’angle de la lutte des classes sont indispensable, il est impossible d’analyser le fascisme sans prendre en compte sa dimension raciste et nationaliste. L’auteur commence donc par historiciser le racisme, en rappelant que le champ politique « traditionnel » a très largement participé à construire le consensus raciste actuel. Il étudie ensuite plus précisément les liens entre islamophobie et nationalisme, en montrant que les deux phénomènes s’alimentent mutuellement. Enfin, l’auteur revient sur la spécificité du racisme dans le projet du FN.


Histoire d’une offensive, construction d’un consensus :

L’auteur commence donc ce chapitre en décrivant l’offensive raciste qui a lieu en France depuis les années 2000 – tout en précisant que cette intensification récente du racisme ne signifie pas que ce dernier n’existait pas auparavant, mais plutôt qu’il a changé de forme. En effet, selon l’auteur, le racisme, qui était auparavant « biologique » (basé sur de prétendues différences objectives entre les races) est devenu culturel, justifiant les discriminations et l’exclusion par une prétendue « incompatibilité des cultures ». Hors, l’auteur argumente (en prenant l’exemple des Roms et des musulmans), que ce sont justement les politiques discriminatoires mises en œuvre qui marginalisent de force certaines communautés, justifiant du même coup ces politiques au nom de cette marginalisation.


Le commentaire de Mécréantes : Souvent en politique la justification idéologique découle des politiques et non l’inverse. Par exemple, le racisme était bien moins présent avant la colonisation, il est même la conséquence.


L’auteur rappelle que de telles politiques ont été mises en place par tout le champ politique (droite comme gauche) depuis les années 1980, avec une intensification notable sous Sarkozy et, dans un deuxième temps, sous Macron.


Nationalisme français et islamophobie :


Ensuite, l’auteur rappelle que si les cibles du racisme sont évidemment diverses, les musulmans en sont cependant victimes de façon disproportionnée ; il convient donc d’étudier particulièrement l’islamophobie, qui s’est répandue depuis le 11 septembre. En France, l’islamophobie est particulièrement exercée via une instrumentalisation de la laïcité, qui devient (de façon totalement contradictoire à son sens initial), une manière de défendre paradoxalement un mode de vie « judéo-chrétien ».

Cette islamophobie est également, dans une sorte de « jeux de miroirs », un vecteur de développement du nationalisme français, qui se structure autour de « communautés imaginaires » ennemies – en l’occurrence, les musulmans, français et étrangers (ce qui justifie du même coup les interventions militaires en Afrique et au Moyen-Orient au nom de la guerre contre le terrorisme).


La centralité du racisme dans le projet du FN :

Peut-on cependant conclure que, puisque tout le champ politique exerce des politiques racistes, le Front National ne constitue plus une exception ? Ugo Palheta récuse fortement cette thèse, et argumente qu’au contraire, le FN est aujourd’hui le parti le plus raciste du spectre politique, et que son électorat adhère également aux thèses racistes. En effet, à l’opposé d’une idée commune qui voudrait que les électeurs votent FN pour sa politique économique et sociale, aucun sujet économique ne figurait dans le top trois des préoccupations des électeurs du FN en 2017. De plus, les électeurs du FN sont en moyenne deux fois plus antisémites que le reste de la population française ; et les cadres du parti s’abstiennent volontairement de propos antisémites dans le cadre d’une stratégie électorale, tout en réutilisant la rhétorique antisémite (Maurras) contre les musulmans. Cet antisémitisme du FN permet d’ailleurs de « débunker » contre la théorie répandue par certains intellectuels de la « nouvelle judéophobie », selon laquelle les seuls antisémites seraient musulmans. Le racisme du FN n’a donc pas disparu, ni ne s’est normalisé : il s’est simplement adapté en devenant « culturel » plutôt que biologique, sans pour autant être moins dangereux.


Chapitre 5 : Le Front national, un parti néofasciste en gestation

Dans ce chapitre, l’auteur énumère divers éléments du fascisme et les mets en parallèle avec ce que l’on peut observer dans le parti d’extrême droite.

Rappel: la tradition fasciste construit un système idéologique prétendant dépasser l’opposition entre la gauche et la droite mais aussi entre patrons et travailleurs au nom d’un idéal d’unité et de renaissance de la nation. Elle entend ainsi reconfigurer l’espace politique à son profit et à terme parvenir au pouvoir par la voie légale.


L’illusion d’un déclin du FN :

L’auteur nous démontre que la récente crise de direction du FN n’est ni la première ni la plus violente ; les précédentes crises s’étant résolues, la direction pourra donc probablement rebondir. Ainsi, le déclin du FN ne serait qu’une illusion. Au contraire : on peut noter une progression électorale majeure démontrant une montée en puissance de l’implantation locale, une augmentation des votes de conviction et surtout, des thèses (immigration, insécurité, islam, identité nationale) imposées au cœur du champ politique et emparées par les élites politiques, leur offrant une légitimité.


Le commentaire de Mécréantes : En 2022 nous pouvons confirmer la thèse de l’auteur puisque nous avons dorénavant 89 députés d’extrême-droite, un record historique absolu.


La persistance d’un projet stratégique et politiques :

Selon l’auteur, l’emploi du terme « populisme » permet une dédiabolisation du FN. De plus, la présence actuelle ou passée de personnalités fascistes au sein du FN ne permet pas de démontrer que le parti est fasciste. On constate toutefois, malgré le terme « populiste » employé à présent, une persistance des éléments présents dès la création du FN : redonner une respectabilité à l’extrême droite, maintenir son indépendance vis-à vis de la droite traditionnelle, hostilité à l’égard du mouvement ouvrier, et enfin (le plus important idéologiquement) l’ultranationalisme porteur de xénophobie et de racisme. Les mutations idéologiques du FN, impulsées notamment par Marine Lepen en 2011, rapprochent le parti du fascisme historique par trois inflexions : le tournant dit « social », l’adoption du profil « ni de droite ni de gauche » et l’éloge de l’État.


L’ancrage social du FN :

La double propagande médiatique et de l’extrême droite laisse penser que le FN est le premier parti ouvrier de France. Or, la proportion d’ouvriers ou employés votant pour le FN est systématiquement surévaluée par la non prise en compte de l’abstention différentielle. Le FN a tout de même nettement progressé dans les classes populaires blanches depuis

1988, avec un « survote » en milieu ouvrier. Cependant, ce survote des classes populaires n’influence pas l’organisation frontiste, avec des dirigeants enracinés dans les classes favorisées. Les classes populaires sont réduites au rang de simple clientèle électorale. Ce n’est toutefois pas la classe sociale qui prime dans le vote pour le FN mais bien la dimension xénophobe et raciste. Ainsi, l’auteur souligne que pour « lier » les différentes classes sociales votant pour le FN, le parti joue du racisme et de la xénophobie afin qu’elles s’allient ensembles contre un « ennemi commun ».


L’anticapitalisme introuvable du FN :

Le FN est passé d’un virulent partisan du néolibéralisme à un défenseur de propositions traditionnellement tenues par la gauche. Cette conversion purement opportuniste et superficielle démontre une capacité d’adaptation que l’on retrouve dans le fascisme et qui en fait sa force. Cependant, les propositions tiennent davantage du néolibéralisme et d’une critique identitaire et xénophobe de la mondialisation que de l’anticapitalisme. On a d’ailleurs vu dans le passé qu’au pouvoir le fascisme favorise le capital en écrasant toute forme de défense des intérêts des travailleurs.


Conclusion du chapitre 5 :

Selon l’auteur, en l’état actuel, le FN ne constitue pas un parti fasciste achevé. Il est cependant un parti néofasciste en gestation dans un terrain propice. Il lui faudra des circonstances spécifiques pour se développer en véritable mouvement de masse capable d’être présent partout.

Enfin, l’auteur tient à rappeler la dimension de la violence dans le fascisme. En effet, même si depuis sa création le FN met en sourdine les actes de violences trop visibles, elle dispose néanmoins de services d’ordre et est implanté dans les appareils répressifs les plus violents. Elle prépare les esprits à un usage intensifié de la violence (rhétorique de la guerre civile) en soufflant les braises du racisme et de la xénophobie tout en prétendant être les seuls à pouvoir les combattre.



Conclusion


Contrer le fascisme qui arrive nécessite de connaître la menace. Le fascisme présent est certes différent du fascisme passé, mais l’histoire du fascisme nous montre que celui-ci est protéiforme. En France, le Front National / Rassemblement national a réussi à le cristalliser et à réunir l’opinion de millions de gens en apparaissant « respectable ».

« Combattre le fascisme implique d’évaluer des rapports de force et d’étudier le terrain de la lutte, de diviser l’ennemi et d’unir des forces, de donner une orientation adéquate à ces dernières et de saisir des occasions, en somme, de penser stratégiquement ». De plus, il faut se souvenir de la distinction entre stratégie (pensée à long terme) et choix tactiques (ponctuels).

Il faut éviter de s’enfermer dans la stratégie, ce qui mène à un antifascisme bourgeois, prêt à faire des alliances avec la droite. Un mouvement antifasciste conséquent doit être clair sur le fait qu’une consigne de vote n’équivaut pas à une alliance, en maintenant une indépendance politique et en critiquant ceux qui se sont servis de l’antifascisme. « Se lier les mains dans des alliances avec les forces politiques qui accentuent la puissance oppressive [du système capitaliste], c’est renforcer l’illusion selon laquelle l’extrême droite constituerait une alternative ».

Il ne faut pas non plus opposer et substituer la visée révolutionnaire au combat antifasciste. Cela empêche la construction d’une unité antifasciste et crée des mouvements « sectaristes » qui ne visent que la révolution.


Une stratégie antifasciste pour notre temps :


Adapté au système étasunien :

  • Empêcher les groupes authentiquement fascistes de s’exprimer en utilisant tous les moyens nécessaires, y compris la violence

  • Combattre politiquement les idéologues et populistes de droite (grèves, manifestations, auto-organisation des opprimés).

En France :

  • Briser dans l’œuf toute tentative d’implantation du FN. Leur refuser le droit à la parole en les surpassant en nombre, en préparation et en discipline.

  • Élaborer et populariser un discours politique articulant une réfutation des arguments nationalistes et racistes du FN, une stratégie crédible de défense des acquis sociaux et de conquête du pouvoir politique.

  • La violence ne doit pas être recherchée/valorisée, mais elle ne peut être exclue face à un ennemi politique au projet nécessairement violent. L’extrême-droite a déjà une forte adhésion de la part des corps répressifs de l’État (police, armée).


Il faut bel et bien viser le FN, et pas seulement les groupuscules (Génération identitaire etc.), car il leur donne confiance. Il faut également affronter toutes les politiques qui favorisent sa progression. Créer un front contenant syndicats, associations, politiques et comités locaux, aux visées défensives et offensives.

Il ne faut ni rejeter les élections (ce qui nous empêche d’exercer un pouvoir politique), ni s’enfermer dedans (ce qui mène à l’opportunisme).

La lutte antifasciste doit s’articuler autour de trois axes : l’opposition au néolibéralisme (qui vise la rupture avec le capitalisme), la bataille contre le durcissement autoritaire de l’État (avec pour objectif la conquête d’une démocratie réelle) et la lutte contre la xénophobie et le racisme (avec une volonté de briser leurs structures institutionnelles).

L’un des défis les plus urgents pour les mouvements sociaux en France est d’intégrer à leur combat politique la lutte contre le racisme structurel. Il faut rayer la tentative de bâtir un « bloc blanc » en créant un « bloc subalterne ». Se préparer à lutter contre le fascisme n’est pas pessimiste : c’est admettre que la dynamique enclenchée n’est pas irréversible, à condition que nous nous organisions.


Cet arpentage est le fruit d’un travail collectif réalisé par Cécile Guignard, Clémence Gardette, Mélissa Guillore, Milena Laporte, Loreleï Richard et Marion Xenia Valiers. Il a été coordonné par Mécréantes.



Arpentage _ La possibilité du fascisme-2
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