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  • Léane Delanchy

Comment les hommes vivent aux crochets des femmes

« Une femme, si elle ne parle pas d’elle, n’a guère que deux sujets de conversation : les gens pour en médire, l’argent pour en réclamer. » Georges Wolfromm « Les femmes ne sont que des organes génitaux articulés et doués de la faculté de dépenser tout l’argent qu’on possède. » William Faulkner « Les femmes ne couchent pas avec des hommes, mais avec des abstractions : le pouvoir, la renommée, l’argent, la mode… » Jean Dutourd Comme beaucoup de jeunes filles, j’ai été élevée avec une figure repoussoir, celle de la femme vénale. Dans la cour de récréation, il y avait cette insulte, pire que les autres. Composée de quatre lettres, elle commence par un « p » et finit par un « e », nous devions tout mettre en œuvre afin d’éviter d’être étiquetées ainsi. On grandit en se construisant en opposition à la « fille facile » et intéressée. Nous apprenons à haïr celles qui suivent leurs désirs et leurs intérêts. Car être une femme respectable, ce n’est pas chose aisée, ça se mérite. Pour être un objet à qui on accorde de la valeur, il faut tenir une ligne de conduite claire et gare à celle qui tâchera de s’en écarter. Elle ne devrait dès lors pas s’étonner s’il lui arrive quoi que ce soit… Comme beaucoup d’autres filles, j’y ai cru. Si je deviens une femme respectable, personne ne pourra me faire de mal, je serais préservée ? Alors on travaille à l’obtenir, ce statut, mais comment ? C’est tout simple, en incarnant les qualités traditionnellement féminines, à savoir être tendre, dévouée, attentive, belle, aimante, généreuse, communicante, compatissante, patiente, douce, fertile, stable, intuitive, réceptive et protectrice. Au milieu du Dico des filles offert à mes douze ans, du Guide de la bonne princesse reçu à six ans et de mon aspirateur vert sous le sapin dès deux ans, on m’a présenté LE modèle idéal : la Vierge Marie ! Elle est humble, vous le savez, une femme comme il faut ne se vante pas. Compréhensive et emphatique, la Vierge Marie a soif de se sentir utile pour s’épanouir. Elle a le cœur sur la main, elle est toujours prête à aider ses proches ou des inconnus dans le besoin, et à donner sans compter de sa personne. Travailleuse de l’ombre acharnée, mature et responsable, elle saura tenir le foyer sans sourciller ou se plaindre. Hormis le fait d’enfanter vierge, il paraît que le reste s’intègre facilement avec les années de dressage. Mais devenir une dame respectable nécessite de poursuivre un but ultime. Car si elle apprend à adopter cette conduite vertueuse, c’est pour devenir LA candidate idéale au mariage hétérosexuel. Top départ, la compétition commence… Et que la meilleure gagne. Ainsi, une femme a de la valeur sur le marché de l’amour seulement si elle est capable d’entretenir son conjoint, en lui offrant du travail domestique, éducatif, reproductif et sexuel et enfin, émotionnel. Cette dynamique d’asymétrie, dans laquelle la femme a pour mission de donner et l’homme prendre, explique partiellement la double peine subie par les femmes en situation de handicap. Car “un mari handicapé a besoin d’une femme pour s’occuper de lui, mais une femme handicapée n’est pas vue par la société comme pouvant s’occuper d’un mari” (Hanna et Rogovsku). Passant dans les yeux de la société validiste et misogyne comme des investissements moins rentables que les femmes « bien portantes », cette dernière déconsidère la valeur des femmes vivant avec un handicap. Le constat est similaire pour celles qui sont atteintes d’un cancer. Après l’annonce de la maladie, le taux de séparation des patients en couple est de 20,8 % lorsque c’est la femme qui est malade, et tombe à 2,9 % dans la situation inverse. Devenir une femme respectable implique donc de devoir œuvrer gratis pour entretenir les autres. À l’inverse, les filles de mauvaise vie sont celles qui refusent le labeur gratuit. Il y a cinquante ans, une femme bossant en entreprise était considérée comme l’une d’entre-elles, pour la simple raison d’être indépendantes et de consacrer leur temps à une activité rémunératrice hors du foyer.Aujourd’hui, ce serait celles en relations saphiques et célibataires, qui s’affranchissent des tâches domestiques inégalitaires. Car une fille doit « faire sa vie » avec un homme pour devenir femme. Sans quoi, horreur, elle restera vieille fille. En cas d’accident de parcours, on lui sommera de « refaire sa vie », comme si elle existait seulement par sa relation avec un homme. Le couple hétérosexuel d’aujourd’hui est encore imprégné du modèle conjugal d’autrefois. Ce modèle, c’est celui d’un pacte économique censé garantir la protection de l’épouse en échange de son obéissance et de sa force de travail. Pour Monique Wittig, le mariage devient donc un contrat similaire à celui qu’un patron signe avec son employé. Si à priori celui-ci serait gagnant-gagnant, il y a en réalité une des deux partie qui produit de la richesse au détriment de l’autre…Car le pacte hétérosexuel a un prix pour les femmes et l’addition est particulièrement salée. Les femmes gagnent en moyenne 42 % de moins que leur compagnon, et pourtant, les dépenses du ménage sont souvent réparties à 50/50. Pensant ainsi montrer qu’elles ne sont ni entretenues ni vénales, les femmes s’accordent à diviser les frais par deux, bien que leur budget soit généralement bien inférieur à leur conjoint. À ce déséquilibre initial s’ajoutent d’autres charges… Chaque mois, pour s’habiller, se coiffer et se maquiller, elles déboursent en moyenne 135 euros de plus que ces messieurs. La note s’alourdit bien davantage lorsqu’on s’intéresse à la répartition du temps de travail. En additionnant temps professionnel, domestique et parental, les femmes triment chaque jour 1 h de plus que les hommes. Si le travail domestique était rémunéré mensuellement au SMIC, elles gagneraient 1435 € brut. En soustrayant à ce montant le travail domestique effectué par leur compagnon, celui-ci leur devrait encore 721 €. Ce travail gratuit, c’est le prix à payer pour obtenir le pin’s « femme respectable ». Même nos systèmes de représentations et d’évaluations de comptabilité nationale, comme le PIB, sont des outils biaisés ne prenant pas en compte ces réalités. Font partie de la « richesse nationale » les activités donnant lieu à une production de biens et services destinés à l’échange marchand.Or, comme le soulève Pierre Bourdieu, « Le fait que le travail domestique de la femme n’a pas d’équivalent en argent contribue en effet à le dévaluer, à ses yeux mêmes ». Également, comme le souligne Lucile Quillet dans son essai Le prix à payer : « Ce temps n’a pas de valeur, nous n’y pensons pas. Amener les enfants à tel ou tel endroit, tenir la maison, écouter les soucis de chacun… Il ne viendrait pas à l’idée de le traduire comme le travail d’une psy, d’une aide-ménagère, d’une cuisinière ou d’une chauffeuse de taxi. ». Aux tâches ménagères et parentales s’ajoute un autre boulot nécessaire à l’organisation capitaliste et qui n’est lui aussi pas comptabilisé dans les outils de créations de richesse. Il s’agit du labeur reproductif. Pour l’autrice Irene García Galán (@irenevrose), ce travail invisible représente une richesse économique immense. « C’est parce que les personnes assignées femmes à la naissance donnent vie à des enfants, qu’elles les éduquent, qu’elles s’occupent des repas et soins, que les hommes peuvent aller produire des marchandises pour le capital ». Oui, car la force de travail, il faut bien la créer, pour remplir les usines. Et ça passe par le renouvellement continu de la main-d’œuvre, ce qui nécessite un bon taux de natalité. Cela implique que des individus portent des progénitures, les mettent au monde et les élèvent. La richesse produite par cette natalité est telle, qu’elle a souvent justifié des politiques dévastatrices en terme de droit des femmes. Mais alors pourquoi comptabiliser ce boulot puisque les dames, à l’image de la Vierge Marie, on pour mission d’être des travailleuses de l’ombre acharnées qui savent tenir le foyer sans sourciller ou se plaindre, me diriez-vous ? Sur la planète Terre, les femmes représentent plus de 70 % des personnes vivant sous le seuil de pauvreté et possèdent 1 % de la propriété mondiale. Cependant, quand on aborde ce sujet, il y a toujours un homme pour rétorquer que les femmes s’en mettent de toute façon plein les poches au moment du divorce. Pourtant, cette analyse ne résiste pas à l’épreuve des faits. À la suite d’une séparation, une femme perd en moyenne 20 % de son niveau de vie contre 3 % pour un homme… Par ailleurs, toutes ces heures de travail non rémunérées ne sont pas comptabilisées dans les retraites. Selon la Drees, les femmes percevaient en moyenne, en 2018, un montant de retraite inférieur de 28 % à celui des hommes. Cette différence passe à 41 % dès lors que l’on ne prend en compte que les pensions de droits directs. Certains dispositifs tels que la réversion (pension que Macron entend “remettre à plat” en cas de réélection) permettent en effet de réduire cet écart, les femmes en étant les principales bénéficiaires. Il est néanmoins important de préciser que tous ces calculs ne prennent pas en considération divers facteurs d’inégalités comme l’appartenance ethnique de la personne et/ou de sa classe sociale. Or les femmes blanches bourgeoises délèguent depuis longtemps une partie du travail domestique. Soit à des baby-sitters, des femmes de ménage et autres auxiliaires de vie, lesquelles sont le plus souvent des étudiantes précaires et/ou des femmes racisées, issues de milieux sociaux défavorisés. Bref, le choix du couple hétérosexuel est donc un gouffre financier pour les compagnes. Mais pas seulement, il leur coûte aussi fort en ressources psychologiques. Après avoir assumé la charge esthétique, le travail domestique, le labeur reproductif et sexuel (de nombreuses femmes croient encore à l’existence du devoir conjugal), il lui reste en outre une dernière casquette professionnelle à revêtir. Celle de l’apprenti thérapeute. Car comme l’affirme Joey Adams : “Un psychanalyste, c’est quelqu’un qui vous pose, pour beaucoup d’argent, des questions que votre femme vous pose pour rien.” En témoignent les multiples récits que j’ai reçus à ce sujet, dont certains que j’ai rassemblés ici. Jeanne : “Mon ex-copain, je lui prenais ses rendez-vous médicaux, il me demandait d’appeler ses parents à sa place, car il avait peur de se faire engueuler. Quand j’étais chez lui je faisais le ménage/rangement/courses/cuisine… Et maintenant qu’on est plus ensemble, il vient régulièrement me parler de ses problèmes comme je suis ‘la personne qui le connaît le mieux’ (il a plein de potes).” Naëlle : “Des soirées à l’écouter, essayer de le conseiller, chercher des noms de psys avec différentes méthodes pour qu’il ait le choix (il n’a jamais voulu consulter au final). À essayer de créer une ambiance joyeuse (genre acheter des bières, mettre de la musique, proposer de manger un truc sympa, etc.) pour lui remonter le moral. Mon but principal était qu’il se sente bien, mais je crois que je me suis un peu oubliée…” Judith : “J’ai joué à la psy avec mon ex, pendant près de 2 ans, il a attendu d’en voir une une fois après m’avoir larguée.” En 1979, Arlie Hochschild crée le terme de “charge émotionnelle”. Ce terme définit le travail des employé·es de métiers affiliés au care, consistant à réprimer leurs sentiments pour favoriser ceux de leurs client·es. C’est le cas notamment des hôtesses, qui doivent sourire perchées sur leurs talons, peu importe la situation. Mais souvenons-nous, la femme respectable est tendre, dévouée, attentive, aimante, généreuse, communicante, compatissante, patiente, douce, stable, intuitive, réceptive et protectrice. Dès lors, au sein du couple, quoi de plus normal de mettre ces compétences “naturelles” à profit de leur chéri ? La charge émotionnelle des femmes ne se limite pas à la sphère du couple hétérosexuel. Au sein de leur entourage, en plus du reste, elles doivent également veiller au bien-être de toustes. Du choix du cadeau et du menu de Noël aux conseils pour gérer les conflits familiaux, ce sont les femmes et les personnes queers qui sauvegardent majoritairement l’équilibre familial. Il suffit d’observer autour de nous qui assiste qui. Qui maintient le contact, transmet les souvenirs, prend des photos, apaise les tensions, prépare les dîners de famille et range ensuite ? En outre, parmi les 11 millions d’aidant·es en France, presque 60 % d’entre elleux sont des femmes. Là encore, de nombreuses lectrices m’ont fait part de leur désarroi, face aux hommes démissionnaires vis-à-vis d’un membre de leur entourage gravement malade. Je songe notamment au témoignage de cette jeune femme, qui m’a confié avoir mis son existence entre parenthèses pour s’occuper de son père aux côtés de sa belle-mère. Bien qu’on lui dise sans cesse que ce sacrifice est normal, elle épie son frère, lui exempt de toute contrainte. Là où on la culpabilise dès qu’elle pense à elle, elle l’observe mener de son côté une vie libre et mondaine. Elle m’avoua alors que le pire, c’était de le voir partager sur les réseaux sociaux des comptes féministes afin de se donner une image sympathique. Le tout, en laissant les femmes de son entourage travailler à sa place. Aujourd’hui ce travail gratuit, si peu gratifiant et chronophage, il ne viendrait pas à l’idée de le chiffrer et de l’indemniser. Arrêter d’entretenir les hommes où être rémunérées pour le faire ? Seule une femme vénale et intéressée, ne méritant ainsi aucun respect, serait capable de l’imaginer. Pourtant, nous sommes nombreuses et nombreux à le réclamer. Alors en attendant d’être payées, le 8 mars, nous, femmes de mauvaise vie, nous ferons grève. Les prénoms ont été modifiés pour garantir l’anonymat des témoignantes. Sources :

  • Le taux de séparation des patients atteint-es de cancer : Etude publiée dans la revue Cancer en novembre 2017. CA: A Cancer Journal for Clinicians

  • Les femmes gagnent en moyenne 42 % de moins que leur compagnon : Couples et familles, Insee références, 2015

  • À la suite d’une séparation, une femme perd en moyenne 20 % de son niveau de vie contre 3 % pour un homme : Couples et familles, Insee références, 2015

  • Chaque mois, pour s’habiller, se coiffer et se maquiller, elles déboursent en moyenne 135 euros de plus : Enquête d’Elsa Ferreira « Ce que ça coûte d’être une femme »

  • Si le travail domestique était rémunéré mensuellement au SMIC, elles gagneraient 1435 € brut. En soustrayant à ce montant le travail domestique effectué par leur compagnon, celui-ci leur devrait encore 721 € : Calcul réalisé d’après les chiffres de temps de travail domestique estimé par l’étude Couples et familles, Insee références, 2015

  • Les femmes représentent plus de 70 % des personnes vivant sous le seuil de pauvreté : UNIFEM, 2008

  • Les femmes possèdent 1 % de la propriété mondiale : UNIFEM, 2008

  • 11 millions d’aidant·es en France, presque 60 % d’entre elleux sont des femmes : OCIRP

Bibliographie :

  • Monique Wittig, La pensée Straight, traduit par les Editions Balland, 2001

  • Federici Silvia, Le capitalisme patriarcal, La fabrique éditions, 2019

  • Christine Delphy, Diana Léonard, L'exploitation domestique, Editions Syllepse, 2019

  • Lucile Quillet, Le prix à payer : Ce que le couple hétéro coûte aux femmes, LLL, 2021


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