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  • Léane Delanchy

«Les féministes ne sont pas objectives»

Dernière mise à jour : 21 mars


On entend régulièrement que les féministes ne seraient pas objectives, ou que leurs idées seraient simplement un point de vue parmi d’autres. Pire : ce seraient des hystériques frustré·es, voire désaxé·es, si l’on en croit le magazine d’extrême droite Valeurs actuelles, qui titrait en mars 2020 « Comment les féministes sont devenues folles ? ». Tout ce champ lexical n’est évidemment pas anodin, il renvoie les féministes – et de façon plus large les femmes – à une émotivité prétendument excessive. Facile alors de les opposer à la raison en les traitant de folles et d’hystériques. Mais est-ce juste ? Les féministes sont-iels réellement partiaux·ales par essence ?

Tout d’abord, l’objectivité est la qualité de quelqu’un·e, d’un esprit ou d’un groupe, qui porte un jugement conforme à la réalité et décrit les faits avec exactitude.

La réalité est un idéal vers lequel les scientifiques essayent de tendre, mais personne n’est en mesure de la posséder. Pour le philosophe René Descartes, l’objectivité implique l’omniscience, or, personne ne peut prétendre tout savoir et arguer avoir en sa possession tous les éléments pour comprendre une thématique, ainsi que tous les liens entre ses éléments. Dès lors, comment s’en approcher ?

Afin de se rapprocher de l’objectivité sur une thématique, il sied évidemment de travailler son sujet, en emmagasinant des connaissances. Mais cela ne suffit pas ! Il faut également analyser ses propres biais cognitifs. Un biais cognitif est un mécanisme de pensée à l’origine d’une altération du jugement, rendant la prise de décision de l’individu faussée. Nous avons tous·tes de nombreux biais, il en existe plus de 250 !

Une grande partie de nos biais est conditionnée par notre vécu, notre expérience et nos stéréotypes. Dans le premier épisode du podcast Mécréantes, la philosophe Vinciane Despret souligne : « Je ne parle pas de biais, car il n’y a que des savoirs situés […] ce qu’il faut simplement faire, c’est reconnaître où l’on se situe et savoir, 'd’où parles-tu ?' ».

Dans le cas du féminisme plus particulièrement, il est important de savoir se situer, car les thématiques qu’il englobe font à la fois appel à des connaissances théoriques, académiques, à des faits sociaux et quantifiés, mais également à nos expériences et vécus intimes et personnels. Quand j’aborde le féminisme, je me situe comme une personne perçue comme femme, jeune, blanche, neuroA, LGBT+, issue de la classe moyenne, imprégnée de la culture chrétienne, diplômée… Autant de privilèges et de facteurs discriminants qui se croisent et conditionnent ma perception des choses.

Une fois cette place située, nous pouvons alors travailler sur nos biais et nos stéréotypes, tout en gardant à l’esprit que nous ne pourrons jamais totalement nous en défaire : nous restons des êtres situé·es. Je m’en aperçois souvent lorsque je discute avec mes amies qui sont des femmes trans ou racisées. J’ai beau théoriquement connaître le sujet et m’y intéresser depuis des années, j’ai de nombreux angles morts et suis donc bien souvent à côté de la plaque concernant la réalité de leur vécu.

Afin de se rapprocher de l’objectivité, il faudrait donc, une fois situé·e, prendre en compte et écouter la parole des concerné·es. Mais être une femme, par exemple, ne suffit pas pour aborder de manière objective les thématiques liées au sexisme : il faut croiser l’expérience et le vécu à l’expertise.

C’est le cas notamment des coachs sportif·ves qui sont nombreux·ses à avoir pratiqué le sport qu’iels enseignent aujourd’hui. Or, si cette expérience est un avantage certain, elle doit se coupler à une expertise théorique pour que la personne possède un savoir complet. Zinédine Zidane, a par exemple, passé des diplômes d’entraîneur avant de devenir adjoint au Real Madrid. Pour la philosophe et politologue Nancy Hartsock, les personnes possédant une expérience couplée d’un savoir obtiennent un privilège épistémique. En définitive : un savoir plus lucide. Chez les féministes, ce savoir s’obtient par un processus de conscientisation collective de leur situation au sein de la société. Si la connaissance théorique est également importante pour tendre vers l’objectivité, elle ne s’acquiert pour autant pas forcément sur les bancs de l’université : aujourd’hui de nombreuses ressources sont disponibles à la bibliothèque, sur internet, ainsi que dans les centres associatifs.

Les féministes s’appuient sur des études et recherches scientifiques qui mesurent les inégalités : les statistiques de l’INSEE et les données du ministère de l’Intérieur ainsi que de nombreux rapports d’États, par exemple. Les études de genre permettant de décrypter les mécanismes sexistes sont menées par des chercheur·ses à l’aide de protocoles universitaires. Sur le terrain, des professionnel·les travaillent sur les inégalités femmes-hommes et définissent des méthodologies précises et des actions concrètes. Comme le souligne l’autrice Pauline Arrighi, « Le féminisme n’est pas qu’une révolte intérieure ou un mode de vie. C’est également une expertise qui décrit et explique les inégalités et les violences et qui propose des pistes pour y mettre fin. »

C’est aussi une posture critique qui vient confronter la vision dominante à ces biais. Pour la chercheuse Artemisa Flores Espínola, « Les apports de la théorie féministe au champ des science studies ont contribué au développement de nombreux travaux qui ont mis en évidence les biais sexistes et androcentriques de la production scientifique. Les femmes dans la recherche, conscientes de leur statut minoritaire, se sont intéressées aux façons dont elles ont été exclues de la pratique scientifique. » Aujourd’hui, le consensus scientifique atteste que l’arrivée des féministes au sein de la recherche scientifique dans les années 70 aux États-Unis, a permis des avancées spectaculaires en éthologie, anthropologie, histoire, biologie, sociologie,…

Mais alors, comment expliquer que les féministes, qui sont pratiquement les seules à détenir à la fois l’expérience (être femme ou minorité de genre) et l’expertise (connaissances sur le genre et la situation des femmes), soient considéré·es comme non objectives par essence ?

Durant des siècles, les femmes ont été écartées des travaux et des savoirs reconnus. L’histoire, les arts, la philosophie et les sciences qui nous sont parvenues sont quasiment toutes issues du seul point de vue des hommes blancs, et ce, car les hommes ont longtemps considérés qu’ils représentaient l’universel. Encore aujourd’hui, les exemples attestant que « la femme » est considérée comme « l’autre » sont nombreux (ci-joint en commentaire). Tout ce qui nous entoure a donc été imprégné par et pour une vision masculine, c’est ce que l’on appelle une vision androcentrique du monde.

Afin de légitimer cette situation et exclure les femmes des fonctions de pouvoir, les stéréotypes de genre ont été institutionnalisés au cours de la Renaissance. Ces stéréotypes spécifiaient que les femmes étaient, entre autres, moins capables de maîtriser leurs émotions, et dotées d’une intelligence inférieure. L’homme a ainsi été associé à l’esprit et la femme au corps. On a donc un biais d’incompétence envers les femmes.

En atteste l’écrivain Henri Jeanson lorsqu’il déclame : « Les femmes sont généralement stupides. Quand on dit d’une femme qu’elle est très intelligente, c’est parce que son intelligence correspond à celle d’un homme médiocre. »

Cette pensée misogyne est un choix volontaire visant à écarter les femmes des cercles de pouvoir, comme le relève l’auteur Francis de Croisset en écrivant : « Nous ne tenons pas à ce qu’une femme soit trop intelligente parce qu’alors, qu’est-ce qu’il nous reste ? »

En 2021, encore, ces stéréotypes de genre sont brandis pour évincer les femmes de la sphère publique, et particulièrement celles qui servent leurs intérêts (les féministes) : en 2015, 19 % de femmes expertes étaient interrogées dans les émissions de débats et les colonnes de journaux. Comme l’affirme la journaliste et militante féministe Alice Coffin : « L’enseignement et l’histoire du journalisme leur ont appris que l’émotion, c’était le mal. Que pour débattre il fallait du rationnel, du froid, de la distance. L’expertise et le commentaire sont donc, de préférence, confiés aux hommes blancs. Les autres seront, au mieux, sollicités comme témoins. »

Pourtant, et comme le remarque l’autrice et militante @preparez_vous_pour_la_bagarre, au moment de l’affaire DSK – dans laquelle ce dernier a été accusé d’avoir violé une femme de chambre aux États-Unis – personne n’a cru bon de souligner qu’inviter les amis proches et cousins du prévenu à des matinales de radio dans le but de le défendre, n’était pas un choix des plus objectifs. Idem lorsque Manuel Vals a dit avoir eu les « larmes aux yeux » devant les images de DSK menotté. À lui, pas de remarques sur sa grande émotivité ?

Quid de l’avis des femmes sur l’affaire DSK ? @preparez_vous_pour_la_bagarre, enchaîne : « Les femmes en sont exclues : quand elles s’expriment sur l’affaire, elles sont disqualifiées parce qu’elles manquent d’impartialité. C’est ce que sous-entend Thomas Clerc dans un article publié dans Libération le 31 mai au sujet de Clémentine Autain, alors ancienne adjointe à la mairie de Paris […] : 'Pour Autain, le viol est d’abord une réalité : il est donc logique qu’elle prenne la défense de la victime.' Parce qu’elle est femme et victime d’un viol, elle ne peut pas commenter une affaire de violences sexuelles avec objectivité. » Les amis de DSK en revanche sont bien sûr objectifs !

À cause des stéréotypes de genre, les femmes ne sont pas prises au sérieux, et les féministes ne font pas exception. Cela peut donner lieu à des situations totalement grotesques : il est arrivé qu’on me demande un ouvrage pour expliquer l’aspect systémique du sexisme, et j’ai alors été contrainte de recommander La domination masculine de Bourdieu. C’est loin d’être le meilleur livre sur le sujet, mais on m’avait demandé un texte écrit par un homme « pour être sûr que ce soit plus crédible ». À d’autres occasions, lasse de ne pas être prise en considération lors de conversations, j’ai fait passer mes idées pour des citations de Nietzche ou de Montaigne, constatant que tout à coup, celles-ci devenaient pertinentes, justes et incisives aux yeux de mes interlocuteurs.

La parole des féministes n’est pas d’or, et iels ne sont pas à l’abri de se heurter à des angles morts ou de se tromper. En revanche, la plupart d’entre iels travaillent sur leur biais, leur vécu, et savent se situer. Cela leur offre une certaine lucidité, là où le commun des mortels n’est pas dans cette démarche permanente de remise en question de ses propres idées reçues. Le féminisme n’est donc pas seulement un engagement, c’est aussi une expertise. Prenons donc les féministes pour ce qu’iels sont : des expert·es.






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